Les dents de la sagesse

Bêtise et reconstruction

Je tiens à répondre aux questions de A. et de D. qui m’ont été adressé en privé.
J’ai commencé un message péniblement long, confus et détaillé que j’ai fini par effacer. Je m’efforcerai finalement de répondre le plus succinctement possible (bien que je doute de mes capacités à faire preuve de synthèse pour ce type de sujet!)

Ces deux jeunes gens ont été confrontés, chacun à leur façon, à l’incrédulité de leur proches lorsqu’ils ont révélé les maltraitances dont ils ont été victimes, choses à laquelle je me suis moi même confronté il y a de nombreuses années.

La première grande difficulté lorsque l’on a survécu à ces enfances c’est de voir la réalité en face. C’est le premier pas et c’est loin d’être le plus simple. Lorsque que l’on vit dans une famille maltraitante il est rare que les relations y soient saines. Bien souvent les adultes maltraitants tissent un discours culpabilisant, visant à rejeter la responsabilité des sévices sur la victime ou sur les circonstances, voir même à nier les actes de violences...Les témoins des sévices, souvent la famille entière, refusent de voir la réalité et doivent parfois faire preuve d’une imagination débordante pour nier l’évidence, souvent, là aussi en culpabilisant la victime. La famille et l’entourage entier peuvent se mouvoir en monstre manipulateur dont le soucis principal est de modifier les actes et la réalité, parfois auprès d’une victime très jeune qui n’est pas encore en mesure de raisonner par elle même. Grandir dans ces conditions est extrêmement destructeur pour la confiance en soi, on pense ne pas être en mesure de penser par nous même. La grande difficulté c’est de repérer ces discours là. De les neutraliser, souvent à posteriori. Sortir de l’aura d’un manipulateur n’est pas une chose simple, sortir de l’aura d’un manipulateur qui a fait notre "éducation" est quelque chose de bien plus compliqué. Mettre des mots, faire confiance en ses souvenirs et en son jugement se dire "les choses se sont produites comme cela, malgré ce que l’on m’a dit" est un exercice extrêmement difficile, aussi basique soit-il, car nos éducations nous ont souvent dressé à douter de nous même en permanence et de façon maladive.

Cette difficulté est majorée par les personnes à qui nous avons pu parler un jour de ces problèmes là, car nous leur faisions confiance, et qui n’ont pas su accueillir l’aveu de notre enfance. A. je comprends tout à fait que tu parles de "rejet très violent" et de "mouvement de recul" de la part de l’interlocuteur. C’est très vicieux car il ne s’agit presque jamais de "non je ne te crois pas, tu mens" mais toujours de " Si tu penses avoir été victime alors moi aussi qu’est ce que tu crois, aucune famille n’est parfaite ! Moi aussi j’ai souffert mais cela ne sert à rien de se plaindre, c’est du passé". Ces personnes ont tord sur deux point.
Tout d’abord cela n’a rien à voir avec une quête de perfection ! Toutes les familles sont effectivement toxiques, complexes, défaillantes. Mais ce qui nous fait nous, c’est que nous n’avons pas de famille. Nous sommes seuls avec ce cri silencieux depuis toujours et nous donnerions tout pour, nous aussi, avoir une famille défaillante, comme tout le monde. Avec une enfance maltraitante nous n’avons jamais eu le luxe de penser à la perfection, nous voulons juste pouvoir vivre nos vie d’adulte sans nous auto détruire, sans avoir honte de nous même en permanence.
Enfin, nous ne nous plaignons pas de cette enfance, nous avons besoin d’y faire face comme à une réalité. Nous avons besoin d’identifier précisément sa nature. De savoir avec certitude ce qui est normal ou pas normal, ce qui relève de "violences ordinaires" et de réelle maltraitance. De différencier la réalité des mensonges qu’on nous a raconté pour que nous nous taisions. C’est pour ça que nous parlons. Pas pour nous "plaindre" ou "pour faire nos intéressants". Il s’agit avant tout de briser le silence car il est destructeur.
Les violences intra familiales sont un sujet infiniment tabou dans cette société. Même si tout le monde ou presque s’accorde à dire "mon dieu, c’est terrible pour ces enfants, il faut les aider" dans les faits c’est bien plus simple de réduire les victimes au silence. C’est la difficulté à laquelle se confronte toutes les victimes de violences taboues. Il faut absolument prendre conscience de ça et se tourner vers des personnes à l’écoute. C’est aussi très important à mes yeux de savoir se détacher de la "validation" des autres. Vous SAVEZ ce que vous avez vécu, vous avez porté cette honte en vous même des années durant, parfois toute votre vie. Vous savez alors soyez actif dans vos reconstructions. Vous n’avez besoin de personne.

N’oubliez pas, vous victime, et vous lecteurs qui ne sont pas concernés par ces souffrances là mais qui en connaissent certainement bien d’autres, qu’il n’y a aucune hiérarchie dans la souffrance humaine. On peut davantage souffrir d’une broutille que d’un événement traumatisant et c’est tout aussi grave. Il faut savoir faire preuve d’empathie face à quelqu’un qui avoue une souffrance et il ne faut pas immédiatement se remettre au centre du discours. Il ne s’agit pas de nous. Quelqu’un qui avoue une souffrance n’essaie pas de vous enlever la votre, ce n’est pas confiscatoire. Quand vous avez le soupçon que quelqu’un s’approprie vos maux pour se trouver des excuses, se faire plaindre, s’approprier vos histoires, ne perdez pas de vue que vous pouvez vous tromper, que c’est peut être simplement la difficulté de mettre son histoire en mots qui rend son discours "peu crédible" à vos yeux. L’empathie est une qualité essentielle et il faut savoir aussi en faire preuve face aux personnes que vous jugez égoïstes, superficielles et dans la plainte.

D. me demande s’il est nécessaire d’aller jusqu’au procès pour pouvoir faire face à son passé maltraité. Je n’ai pas fait appel à la justice dans ma démarche. Être reconnu officiellement comme victime peut bien sûr être une aide précieuse pour entamer sa reconstruction. Cela peut aussi être un message envoyé à son ou ses agresseurs "non, cela ne doit pas être un secret de famille. Non, vous s’aviez pas le droit. Oui j’ai le droit de m’approprier ma propre histoire. Oui, j’ai le droit au respect, au confort, au bonheur, je suis digne d’attention, etc."
Ne perds pas de vue qu’il va te falloir fournir des preuves recevable devant une court de justice et/ou des témoignages. Sans oublier qu’il va falloir garder confiance en toi face aux soupçons, à tes agresseurs, à leurs mensonges et insultes, voir même à leurs menaces… Ou alors à leur manipulations. Je ne l’ai pas fait car je ne me sentais pas capable de faire face à tout ça, et tous les dossiers médicaux qui auraient pu servir de preuve ont été "perdus"... Tous les témoins de mes sévices vivent dans la négation de tout cela, sans parler de la question d’une éventuelle prescription. Mais si toi tu te sens de faire face à tout ça, tu as tous mes encouragements !
Le plus important c’est de briser le silence. Brisez le et n’attendez de validation de personne. Réalisez que vous avez le droit de vous reconstruire, que vous valez aussi bien que n’importe qui d’autre. Courage !