Les dents de la sagesse

Codoliprane

Je me suis levé tard aujourd’hui. Jean est malade, je l’ai trouvé sur le canapé, emmitouflé dans une couverture polaire. J’ai promené Nouchka sous la pluie. Elle trottinait sur ses longues pattes en zigzaguant entre les flaques. J’aime cette chienne profondément. Je l’ai adopté il y a plus de 12 ans, elle avait 2 mois. Elle m’a tout appris. Elle m’a appris la tendresse, la patience, l’amour, la bienveillance. Elle est ma véritable famille. J’aime nos promenades, c’est toujours un moment d’évasion. J’imagine que c’est ce que ressentent les fumeurs durant leurs pauses cigarettes.
à notre retour à l’appartement j’ai vu que ma mère m’avait envoyé un message. Elle me prévient qu’elle m’a acheté un radiateur qu’elle me fera livrer la semaine prochaine. Je lui réponds "cool ! merci!" ... Pourquoi m’envoie-t-elle un radiateur à 30 euros alors que j’ai quitté la maison familiale à 14 ans et que je suis indépendante depuis lors ? La personne qui me frappait et m’affamait lorsque j’avais 5 ans se soucie du chauffage de mon appartement maintenant que j’en ai 30 et des poussières… ça fait bien longtemps que je ne me pose plus de questions. Je suppose qu’elle cherche a entretenir le lien et qu’elle ne sait pas comment s’y prendre.
J’ai répondu au mail de mon père qui me demandait "comment ça va les dents?". Comme d’habitude quand j’ai un message de sa part - une fois tous les deux ans à peu près- , je suis tellement contente que je m’enflamme. Je lui ai rédigé un message fleuve qui décrit mon épopée dentaire. Je lui ai même fait un schéma humoristique pour expliquer où je souffre le plus… bref je me plie en quatre pour essayer d’avoir l’air drôle, intelligente, pour qu’il se rappelle qu’il a une fille et qu’elle est digne d’intérêt… Même si je sais que la réponse sera monosyllabique et que j’en serai disproportionnellement déçue. J’ai cliqué sur "envoyer" et ainsi a commencé l’attente de la réponse. quatre heures plus tard, j’en ai eu marre de scruter mon téléphone, je suis sorti faire quelques courses. J’ai acheté du vin blanc et de quoi préparer un bon repas pour la soirée, puis je suis passé à la pharmacie pour récupérer mes médicaments sous ordonnances. la pharmacienne m’a expliqué un bon moment comment prendre le codoliprane, que j’allais certainement me sentir un peu "bizarre", etc. J’ai écouté religieusement, en m’efforçant de prendre l’air concernée. Je ne voulais surtout pas qu’elle perçoive chez moi l’ancienne accro à la codéine que je suis, qui, durant mon ancienne vie, allait sans vergogne acheter son codo et son klipal dans plusieurs pharmacies pour ne pas éveiller les soupçons des pharmaciens. Depuis je me suis désintoxiquée dans les bras de Jean, et on ne vend plus librement ces médicaments. J’ai tendu ma carte vitale et récupéré mes boites de codoliprane et d’apranax, son regard s’est attardé sur ma bague. Une bague en argent sur laquelle est sertie une dent (décidemment!) et j’ai cru l’espace d’une seconde qu’elle allait percevoir l’ancienne accro. Je me suis empressée de sortir et je suis rentrée sous la pluie, dans cette ville de conte de fée au ciel bas.
En rentrant je n’avais toujours pas de réponse de mon père. Je n’en ai toujours pas mais je suis au chaud avec Jean et Nouchka, nous avons une bouteille de vin blanc et un bon repas. Ma vie est ici, pas avec ma mère, pas avec mon père.