Les dents de la sagesse

Étouffer

Réveillée à 6h par l’angoisse. Je me suis tourné et retourné dans le lit sans pour autant réussir à me rendormir. Mon père est à l’hôpital. Insuffisance respiratoire. Visiblement les médecins ne comprennent pas ce qu’il a. Il faut attendre de nouveaux résultats d’examen. Pendant ce temps, à l’autre bout de la France, je fais crise asthme sur crise d’asthme depuis une dizaine de jours et je ne peux m’empêcher de rire jaune en me disant que tout ça n’est que somatisation… Ma mère aura vraiment fini par littéralement nous étouffer tous les deux !

Je suis un peu inquiète. Je crains l’annonce d’une maladie à la con. On a tous en commun ces moments suspendus à l’annonce de résultats médicaux…

Mon père cette énigme. Je suis en colère contre lui. J’ai passé 30 ans à réussir à me l’avouer mais ça y est : je suis en colère contre lui. Je suis en colère et il est malade, vulnérable, mortel. Bref ce n’est pas le moment d’être en colère. Quand j’ai ces flash back et que je me remémore tout ce à quoi il a assisté : les coups, les hurlements, les humiliations. Je me rappelle avoir tenté de me réfugier en courant vers lui, apeurée. Sa réaction a été de me rejeter et de hurler à son tour, que "je mettais de l’huile sur le feu", que je devais me taire, attendre que "ça passe", que "ça se calme". Il était apeuré lui aussi. J’ai vu comment elle lui parlait. J’ai vu de mes yeux, entendu de mes propres oreilles, ma mère dire à mon père que s’il n’agissait pas comme elle le voulait elle partirait avec moi et qu’elle dirait à tout le monde qu’il la frappait pour qu’il ne puisse pas obtenir de droit de visite. Il est lui aussi une victime. J’ai toujours tout fait pour le protéger, je m’interposais, mais lui m’engueulait à son tour pour me dire de me taire, que se défendre c’était mettre de l’huile sur le feu.... Comment peut on penser que la soumission à la violence est une solution? ! ça me fout tellement en colère. Je suis sorti de tout ça moi, je suis parti de la maison familiale très jeune… Mais lui ? Il n’est jamais sorti de cette maison. Il ne s’est jamais défendu, jamais protégé. Enfin si parfois, timidement. Mais évidemment face à ma mère… Ce n’était pas suffisant. Et lui comme un petit garçon boudeur s’est soumis, définitivement, et m’a forcé à en faire de même. Il m’a même expliqué un jour que quoi qu’il arrive dans la vie il valait mieux se soumettre et attendre, ne rien dire, ne pas se faire remarquer, ne pas faire de vague… Quelle connerie ! A cause de cette sacro sainte soumission il s’est rendu victime de ses propres décisions, de son propre mariage, il s’est rendu complice des violences qui ont été faites à sa fille… Pire, il m’a même fait croire que c’était de ma faute. Lorsqu’elle me hurlait dessus durant des heures, lorsque ses mains battoirs s’abattaient sur moi, je ne devais pas pleurer, pas crier… Si je craquais et que je pleurais, alors il se joignait à elle pour hurler… Pendant des décennies j’ai vraiment cru que j’avais mérité tout ça, que c’était ma nature, que je "mettais de l’huile sur le feu" que "j’envenimais les choses" que je n’y "mettais pas du mien"... Voilà. 30 ans de haine de soi, de honte et de silence. Merci beaucoup "papa".

Lorsque nous sommes allé chez mes parents à Noël avec Jean, la situation était déplorable. Ma mère ne se cache même plus. Mon père se fait gueuler dessus à la moindre occasion, dès qu’elle hausse un peu le ton il se tait, si elle lui coupe la parole il se tait, il fait attention à tout ce qu’il dit. Ma mère est devenu un vrai monstre, pire qu’avant. Je n’ose imaginer ce qu’il subit. Je ne peux rien faire. Il l’accepte. Il refuse mon aide. Durant les quelques jours qu’a duré notre séjour j’étais morte de honte et Jean était terriblement mal à l’aise, il a tout fait pour qu’on s’enfuie le plus rapidement possible, dans la voiture on avait le sentiment d’avoir échappé à un film d’horreur. Voilà, ce sont mes parents, c’est mon père, voilà leur quotidien, la réalité. C’est pas toujours facile à porter.

Voilà mes sentiments pour mon père : beaucoup d’affection, mais aussi beaucoup de colère… Tout ça mêlé à de la peine, de l’inquiétude, de l’incompréhension, de la honte aussi. J’aurais aimé qu’on puisse avoir une relation père-fille "normale". Débarrasser de tout ce pathos, des troubles de ma mère, de ces non dits, de ce silence imposé.