Les dents de la sagesse

Parenthèse

J’ai plusieurs rendez-vous à la clinique pour préparer mon intervention. L’ambiance hospitalière me rappelle une période étrange.
J’ai été hospitalisé assez longtemps suite à ma dernière tentative de suicide. Je me suis réveillée à l’hôpital après 3 jours de coma. Une fois mon état de santé stabilisé j’ai été internée en psychiatrie. La chef de service n’était visiblement pas à sa place en psychiatrie. Elle ne comprenait pas que des personnes en bonne santé cherchent à se détruire et elle ne s’en cachait pas. Elle ne se privait pas de commenter nos tentatives de suicide, nos dépressions, nos automutilations, nos anorexies/boulimies. Elle était connue comme le loup blanc auprès des patients. On l’entendait déambuler dans les couloirs en pestiférant à la cantonade. C’est elle qui décidait de nos "privilèges" en tant que patients. J’ai été privée de vrais vêtements durant trois semaines. Je me baladais en blouse (une de celles ouvertes au cul) culottes jetables et chaussons en plastiques, je me pelais et je passais mon temps collée aux radiateurs. certains n’avaient pas eu droit à un coup de téléphone, un journal ou à la visite d’un proche depuis plus de six mois. Tous les patients subissaient sa mauvaise humeur et l’ambiance s’en ressentait. Quelque part j’ai apprécié ce séjour. Il y avait beaucoup de solidarité entre patients. Nous partagions tous la même parenthèse épineuse. C’était une bulle floutée par l’effet des médicaments dans laquelle nous déambulions tous un peu hagards, chacun en proie à ses propres réflexions. Nous discutions assez peu mais avec une franchise et une honnêteté déconcertante. Auprès de ces gens j’étais libérée de la honte de mon enfance bâclée, gênante. Personne ne faisait semblant d’aller bien là bas. Je me suis pris d’affection pour une jeune anorexique. Un aspirant écrivain m’a montré sa bite parce qu’il était complexé et il sollicitait les opinions féminines sur le sujet (elle était d’une taille tout à fait honorable). Je demandais à Kylian de m’apporter des cigarettes que je donnais à ceux qui n’avaient pas de visite. Pour mon anniversaire une sublime cinquantenaire, internée pour un burn out carabinée, a réussi à faire entrer une bouteille de whisky. Avec les médicaments nous étions tous sagement endormis avant la troisième gorgée. Il y avait aussi les crises en pleine nuit, les patients dont on a peur, ceux qui ont l’œil éteint et qui semblent morts, quelques altercations, les crises de larmes, la nuit, de part et d’autre du couloir.
Je repense rarement à tout cela mais ces derniers jours en arpentant les couloirs de la clinique, la lumière, les odeurs ressuscitent des souvenirs qui me prennent à la gorge par surprise. Je repense à tous ces gens et je me demande comment ils vont aujourd’hui.