Les dents de la sagesse

Terres du nord

Je suis tiraillée entre l’impatience de commencer une nouvelle vie ailleurs, au soleil, et la nostalgie de quitter cette ville. Voici une liste non exhaustive de ce qui, au regard de ma courte expérience locale, la caractérise :

- Le ciel semble soit plus haut soit plus bas que partout ailleurs. On a parfois l’impression qu’il n’y a pas de frontière entre notre atmosphère et l’espace, mais quelques jours plus tard les nuages sont tellement bas et lourds qu’on a l’impression de se balader sous un plafond de béton.

- De la mousse pousse sur les trottoirs et les routes en hiver. Les ruelles ombragées sont recouvertes de végétaux d’un vert tendre.

- Lorsqu’il fait beau il suffit de regarder le ciel et l’horizon pour avoir l’impression de voyager dans l’espace.

- Les gens semblent soit très riches, soit très pauvres. Les "très pauvres" ont tout l’attirail de l’archétype du pauvre : alcoolisme, dents en moins, peau dégueulasse, cheveux gras, obésité, tatouages mal réalisés, vêtements sales et mal coupés. Les "très riches" sont des clichés du "parisien" et de la "parisienne".

- Je n’ai jamais vu autant de voitures sans permis depuis que je vis ici. Parfois, la nuit, le silence glacial et terrifiant est brisé par le vacarme comique d’une de ces petites voitures. En pensant à cette ville je crois que c’est le premier souvenir qui me viendra à l’esprit.

- On a l’impression d’une ville déserte alors qu’elle est en réalité dotée d’une population plutôt dense. Les gens sont comme de petites souris. On les voit galoper dans les rues pour rentrer du travail ou faire les courses, mais une fois qu’ils rentrent dans leur petite maison, ils n’en sortent plus. Tout se passe derrière les murs des maisons, les rues sont dépeuplées.

- Les gens sont discret, polis et mesurés, extrêmement respectueux, un peu austère parfois.

- La nature alentour est d’un bucolique exacerbée, digne d’un tableau de Monet.

- Le climat est rude. Il fait très froid et humide en hiver, très chaud l’été. Il pleut beaucoup. Il arrive que l’on passe plusieurs jours dans la semi obscurité d’un ciel de béton, de temps en temps transpercé par des éclaircies spectaculaires où chaque rayon de soleil est ourlé d’un camaïeu pastel. Dans ces moments là la lumière est sublime, subtile et délicate, digne de la meilleure soft box, digne d’une peinture d’un maître du classicisme. Mais avouons que la plupart du temps, les conditions climatiques sont merdiques.

- Il y a une tristesse ambiante, quasiment imperceptible, mais qui plombe l’air d’une certaine lourdeur. Ici c’est la précarité, l’exclusion. Les gens ont peur, s’enferment chez eux, se méfient. Il y a certainement plusieurs raisons à cela que je comprends mal. Géographiquement, c’est un lieu de transit. Le peu de temps que j’ai passé ici m’a appris que les vagabonds viennent de partout. Les esclandres entre clochards se font dans toutes les langues. On entend du russe, de l’allemand, de l’anglais et je ne sais quoi encore. Les passagers n’ont rien à perdre et ne laissent de nom nulle part. La précarité n’épargne pas les habitants locaux, le chômage est omniprésent, certains sont dans des situations telles qu’ils sont prêts à tout. On ne croise pas de jeunes filles qui rentrent seules, il n’y a pas d’immeuble sans triple système de sécurité.

- Il y a les monuments à la gloire des soldats et héros tombés durant les deux grandes guerres. Ici plus qu’ailleurs.

- Les tomates locales n’ont aucun goût, mais les tubercules sont délicieux.

- Il y a le calme et la beauté partout, même dans les choses tristes, même dans les choses moches. Vivre ici est difficile, mais c’est beau. C’est un lieu d’esthète fuyant le confort et la modernité.

Pas sûre que l’on m’embauche à l’office du tourisme avec un tel portrait ! Et pourtant… Je suis vraiment ravie d’avoir vécu dans cette ville.